Il y a un côté Lost in la Mancha dans la genèse de notre Perceval, mais il est enfin né un beau dimanche au Potager du Roi, Alleluia !
Quelques jours avant, Stéphanie Tesson traduisait, mettait en octosyllabes les vers de Chrétien de Troyes, pendant qu’Olivier Depoix et moi, à l’autre bout de la table, tâchions de donner une tournure du 13e siècle aux musiques qui nous sortaient du hautbois ou de la cornemuse. (Nous étions en parallèle sur les Fables de La Fontaine, cf. post précédent).
Quand on crée un nouveau spectacle, on sent « qu’il faut le faire », alors on va tout droit, on brûle ses nuits, on lit, on relit, tourne les phrases dans tous les sens, on promène l’aventure en soi tout en tâchant de tenir des conversations courantes avec d’autres qui vous pensent vraiment là. Et puis quelques jours avant la première, le fichu doute arrive : et si on ne comprenait rien à ce texte ? — Ca intéresse qui, le 12e siècle ? Ils sont carrément plus loin de nous que les Grecs ces gens du Moyen Âge, non ? — Mince, les costumes ! — Il manque une transition là, t’as pas une idée ? — Non… — Il est nul, ce vers, mais j’ai plus le temps d’écrire là. — J’arrive pas ce doigté sur ce hautbois et j’ai paumé mes anches. — Qui a le scotch ? — J’arrive pas à mémoriser ce truc. — Il est où le 3e gong ?
Puis le jour de la première arrive et nous voilà en scène, c’est à dire au jardin. On cherche pour de vrai le Graal qui court devant notre mémoire tout au long du spectacle.
Il y a des gens qui sont là. Peut-être pour le nom de Perceval, pour le mystère du mot « graal », pour des souvenirs d’école, le film de Rohmer ou ce qu’en a fait l‘heroic fantasy, ou des fidèles de la compagnie qui nous retrouvent chaque mois de juin. On ne sait pas vraiment, mais ils sont là et nombreux.
Sous le soleil du Potager du Roi, nous jouons deux fois ce 15 juin 2025. La première à 18h, heure à laquelle le jardin commence à se calmer mais où l’air vibrionne encore. Puis à 20h, l’heure mystique où la lumière rasante accentue les contrastes, creuse nos maquillages, où les silhouettes des grands arbres sont plus impressionnantes.
Un jour de première il faut une concentration telle qu’on ne rencontre vraiment le regard du public que quand résonne la dernière note. Et elle est là la note, lâchée, et le son continue seul sa vie dans l’air entre nos oreilles à tous. Les corps vont se détendre, l’attention va se relâcher. Ces secondes là, de bascule entre le dedans et le dehors de l’histoire, valent bien un spectacle, sans doute.
Quant à dire des choses intelligentes sur le fond du spectacle, on verra ça à la reprise. Le Roi pêcheur a encore le temps de lever quelques brochets.
